Samedi 4 avril 2009
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Un avocat dit ensuite : Quoi de nos lois, maître ?
Il répondit:
Vous vous enchantez à édicter des lois,
Et vous plaisez cependant davantage à les briser.
Comme des enfants jouant au bord de l'océan qui construisent des châteaux de sable avec soin puis les détruisent sur un rire.
Mais tandis que vous construisez vos châteaux de sable, l'océan dépose toujours plus de sable sur la rive.
Et quand vous les supprimez, l'océan rit avec vous.
Car il prend toujours le parti du rire de l'innocent.
Mais qu'en est-il de ceux pour qui la vie n'est pas un océan, les lois humaines pas des châteaux de sable,
Pour qui la vie est un rocher, la loi un ciseau dont ils voudraient user pour les sculpter à leur image ? Qu'en est-il de l'infirme qui hait les danseurs ?
Du boeuf qui aime son joug et tient l'élan et le daim de la forêt pour vagabonds égarés ?
Et du vieux serpent qui, ne pouvant faire sa mue, tient tous les autres pour dénudés et impudiques ?
Et celui-ci qui arrive tôt au banquet de noces, puis, las et repu, s'en retourne en disant que tous les festins sont sacrilèges, tous les fêtards des briseurs de lois ?
Qu'en dirais-je, sinon qu'ils se tiennent certes à la lumière du soleil, mais lui tournent le dos ?
Ils ne voient que leurs ombres, et ces ombres sont leurs lois.
Le soleil est pour eux ce qui leur fait de l'ombre.
Et à quoi bon reconnaître les lois si l'on se baisse pour en repérer les ombres sur le sol ? Mais vous qui marchez face au soleil, quelles images tracées par terre pourraient vous retenir ?
Vous qui voyagez avec le vent, quelle girouette guiderait votre course ?
Quelle loi humaine vous lierait si vous brisez votre joug ailleurs que sur une porte de prison humaine ?
Quelles lois craindrez-vous si dansant vous ne trébuchez sur aucune chaîne de fer façonnée de main d'homme ?
Et qui te fera venir en jugement si tu arraches ton vêtement, sans obstruer aucun sentier ?
Peuple d'Orphalèse, libre à vous d'étouffer le tambour, de détendre les cordes de la lyre, mais ordonnerez-vous à l'alouette de se taire ?
Khalil Gibran, Le Prophète